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Dans les mĂ©tiers de service, le sujet de la « digitalisation » est dans tous les esprits. Offensive des acteurs du e-commerce, industrialisation des back office, dĂ©veloppement des rĂ©seaux sociaux et des services en ligne, logiques de cross-canal
 sont autant de thĂšmes qui irriguent une transformation aujourd’hui bien installĂ©e – ou en passe de l’ĂȘtre. Petit tour d’horizon de ce qui se joue


La révolution qui vient (la nouvelle fracture digitale)[1]

L’offensive d’Amazon, ces derniers mois, a laissĂ© des marques profondes dans les esprits. Et la fermeture, Ă  trĂšs haute valeur symbolique, du Virgin des Champs-ElysĂ©es, a pu sembler, consciemment ou non, constituer le contrepoint d’une montĂ©e en puissance des acteurs de l’Internet face Ă  l’Ancien Monde du retail. DerriĂšre les images qui nous marquent se cache pourtant une rĂ©alité : la « digitalisation » des mĂ©tiers de service est en chemin, et rien n’indique que l’accĂ©lĂ©ration que nous pouvons, tous, observer, soit freinĂ©e dans les mois et les annĂ©es qui viennent.

Achetez-vous encore votre billet de train « au guichet » ? Votre sĂ©jour au Maroc ou Ă  Venise pour PĂąques chez un « agent de voyages » ? Faites-vous toujours vos courses dans un supermarchĂ© situĂ© en pĂ©riphĂ©rie, pour avoir le plaisir de voir les enfants rire en poussant le caddie dans les rayons ? Non, ou de moins en moins « oui ». Nos comportements, en tant que consommateurs, sont en train de changer, parce que des offres alternatives existent, parce qu’elles nous facilitent la vie et parce que nous avons le sentiment, comme nous l’indique le sociologue Jean Viard, de manquer de temps, de ce temps disponible « pour soi » que nous valorisons tant[2].

Une rĂ©volution longue mais qui s’accĂ©lĂšre

Certes, les mĂ©tiers du voyage savent depuis de nombreuses annĂ©es combien la puissance des Technologies de l’Information, et notamment celle du web, a pu bouleverser les rĂšgles du jeu – aprĂšs celle des grands systĂšmes de rĂ©servation comme SABRE (dont la mise en Ɠuvre remonte aux annĂ©es 60) – quand les autres mĂ©tiers de service ont bĂ©nĂ©ficiĂ© d’un peu de rĂ©pit. Certes, l’industrie des contenus a quant Ă  elle beaucoup souffert de la dĂ©matĂ©rialisation et des nouveaux comportements culturels. Mais le monde des services, pris dans son ensemble, n’a vu grimper qu’avec une relative douceur les chiffres du commerce Ă©lectronique (nous continuons, globalement, Ă  acheter notre auto dans une concession et notre assurance chez un agent ou un courtier
). Quelle importance ? La musique, c’est pour les jeunes, et les voyages ne sont qu’un loisir


De nouveaux comportements et de nouveaux modĂšles Ă©conomiques

Oui mais voilĂ , la donne a changĂ©. Ce qui change, c’est d’une part nos comportements, mais ce sont aussi des modĂšles Ă©conomiques implacables qui font que l’industrialisation du service requiert de plus en plus de digitalisation.Il faut automatiser, « processer », fiabiliser les back office notamment, pour garantir un meilleur service de base aux clients et
 maĂźtriser ses coĂ»ts de production.

Ce sont aussi, pour finir, de nouveaux modĂšles Ă©conomiques incarnĂ©s, par exemple, via les « plateformes d’expertise » qui se dĂ©veloppent en ligne : Darjeelin rĂ©munĂšre ainsi Ă  hauteur de 20€ les Internautes qui identifient le voyage le moins cher pour le compte d’un autre Internaute, en prĂ©levant au passage une commission[3].

En parvenant Ă  fusionner nos attentes ET des modĂšles Ă©conomiques mieux maĂźtrisĂ©s voire innovants, les Technologies de l’Information ouvrent donc une Ăšre dont on a pensĂ©, trop tĂŽt, qu’elle allait tout bouleverser, et dont nous risquons de penser, trop tardivement, qu’elle n’a pas Ă©tĂ© aussi puissante que cela finalement.

Les acteurs du monde digital ont pris leur place

Depuis 15 ans, donc, les acteurs de l’Internet, qui sont en fait des acteurs du Supply Chain, de la captation de notre attention et de nos affectio societatis, lĂ  oĂč les myopes n’ont vu que des vitrines sur Ă©crans plats, ces acteurs, donc, ont progressivement posĂ© leurs jalons pour court-circuiter les acteurs dits « traditionnels ». Ils ont su peaufiner leurs chaĂźnes logistiques, formuler des promesses fortes et
 les tenir. Leur efficience est redoutable, lĂ  oĂč l’approximation est encore trop souvent de mise chez les acteurs traditionnels. Leurs marques sont puissantes : Amazon, Google, LinkedIn, Cdiscount, iTunes, e-bay
 Elles font partie du paysage, et Amazon est devenue en un rien de temps l’une des marques prĂ©fĂ©rĂ©es des Français !

Face Ă  cela, les acteurs « prĂ©-web » vont devoir se transformer, parce qu’ils se sont construits Ă  une autre Ă©poque, sur d’autres fondamentaux : des rĂ©seaux physiques, des Ă©quipes nombreuses en contact avec les clients, des approximations plus ou moins bien rattrapĂ©es par des Ă©quipes parfois trĂšs engagĂ©es, des innovations mesurĂ©es, des systĂšmes d’information antĂ©diluviens centrĂ©s sur eux et non sur les clients, etc.

OĂč puiser des ressources ? « Place aux jeunes » !

Alors ? Alors cet enjeu de transformation, qui est Ă©norme et sociĂ©tal, car il engage notre avenir Ă  tous en tant que consommateurs, salariĂ©s et citoyens (Amazon « ne paie pas l’impĂŽt », ou pas totalement encore
), cet enjeu est aujourd’hui d’actualitĂ© pour TOUS les mĂ©tiers de service, sans exception. Il va donc nous falloir comprendre plus vite, bouger avec plus de vĂ©locitĂ©, innover plus rapidement, etc.

Pour faire cela, nous ne sommes pas sans armes. D’abord, il y a la fameuse « gĂ©nĂ©ration Y » dont on adore dire du mal. Moi j’y vois, Ă  l’inverse, des « e-transformeurs[4] » qui, demain, vont pouvoir jouer un rĂŽle clé en apportant des idĂ©es, des maniĂšres de voir et d’agir diffĂ©rentes. Nous allons devoir mieux les Ă©couter, mieux les observer et davantage leur faire confiance, car ils sont nos clients et nos collaborateurs de demain (et dĂ©jĂ , pour partie, d’aujourd’hui). Le digital, c’est leur monde. Ils sont nĂ©s avec, ils vivent entourĂ©s de « doudous numĂ©riques[5] ». En les intĂ©grant mieux dans nos entreprises, en leur permettant de rĂ©aliser des projets digitaux qui leur tiennent Ă  cƓur, sachons leur donner – pour partie – les clĂ©s de la transformation digitale pour l’accĂ©lĂ©rer.

Inventer le « vrai » cross-canal

Ensuite, il y a les rĂ©seaux physiques, cet « actif » qui n’en finit pas de devoir justifier son existence dans un monde de plus en plus digital. Mais le numĂ©rique, demain comme hier, ne sera pas seul au monde. Nous avons besoin de cette autre forme de proximitĂ© pour consommer, nous divertir, souscrire un crĂ©dit ou
 pour prendre un cafĂ© et nous faire couper les cheveux !

Les services vont donc devoir se rĂ©inventer pour que l’expĂ©rience client devienne rĂ©ellement cross-canal, fluide, valorisante, sĂ»re et performante pour l’entrepriseet pour le client. Nous sommes au Moyen Âge, quand les technologies sont lĂ  et les consommateurs prĂȘts Ă  passer dans un autre monde.

Dans ce domaine, personne ne dĂ©tient la vĂ©ritĂ© et nombre de formules prĂ©tendument magiques ont dĂ©jĂ  Ă©tĂ© testĂ©es : introduction d’iPad ici et lĂ , concept-store cross-canaux, services en ligne innovants
 Les dinosaures ont croquĂ© de jeunes pousses ou ont imaginĂ© des espaces de dialogue pour s’en inspirer ou rechercher leurs futurs partenaires, faire de la veille ou de la R&D (Atelier BNP Paribas, « TGV Lab », etc.). Mais c’est encore trop lent, trop marginal, trop dĂ©connectĂ© des pesanteurs de l’organisation mĂšre.

LĂ  oĂč les clĂ©s du marketing des services nous aident (un peu)

La difficultĂ© majeure provient du fait que nos organisations demeurent profondĂ©ment autocentrĂ©es, les logiques internes prĂ©dominant trĂšs largement alors que l’ùre du digital est d’abord celle du client omniprĂ©sent, un client qui est Ă  nos cĂŽtĂ©s dĂšs la phase de conception et qu’il faut savoir guider, choyer et « rattraper »[6] le cas Ă©chĂ©ant. Un client qui veut ĂȘtre acteur de notre offre, acteur de notre promotion, acteur de notre SAV aussi, dĂšs lors que nous lui en donnons les moyens. Cette « participation », ces formes de coproduction, sont l’un des enjeux les plus remarquables de cette transformation.

En d’autres termes, comment penser vĂ©ritablement « client » Ă  toutes les Ă©tapes, en imaginant pour lui – et avec lui – un rĂŽle innovant, quand nous continuons Ă  penser Ă  des solutions 100% internes ? Comment le rendre plus complice de ce que nous faisons, plus actif, quand nous raisonnons encore Ă  l’ùre de la « prĂ©somption d’incompĂ©tence » dont parle si justement Michel Serres dansPetite Poucette[7]

Ce vieux concept clĂ©, la participation, prend aujourd’hui toute sa signification. Jamais les mĂ©tiers de service n’ont disposĂ© d’une telle armada d’outils pour mettre Ă  contribution leurs clients, leurs prospects ou leurs communautĂ©s. La culture client doit transpirer partout dans l’organisation, elle doit nous pĂ©nĂ©trer par tous les pores pour que des solutions innovantes se mettent en Ɠuvre non plus pour mais avec nos clients.

Accompagner des Ă©quipes pour qui le cross-canal est une menace

Nos Ă©quipes, ce « personnel en contact » dont on aime parfois dire du mal, qui coĂ»te cher Ă  l’organisation et qui est si imprĂ©visible, vont devoir ĂȘtre accompagnĂ©es vers le digital. C’est lui qui va faire le lien, promouvoir les nouvelles offres, inscrire la relation dans un vraie logique cross-canal. Mais il faut pour cela lui redonner confiance dans ces moyens qu’il perçoit – pas totalement Ă  tort – comme « concurrents », destructeurs d’emplois. Il faut lui montrer qu’ils sont de puissants vecteurs de renouvellement des maniĂšres de faire, qu’ils permettent de conquĂ©rir ou de fidĂ©liser les clients autrement, et qu’in fine ce sont les rĂ©seaux physiques cross-canaux qui resteront les piliers de la Relation Client.

Lever les ambiguĂŻtĂ©s, donc, et le former aux mondes digitaux et aux articulations cross-canal pour qu’il ait envie de jouer la carte de la transformation digitale. Il va donc nous falloir ĂȘtre pĂ©dagogues et rassurer. Ne mĂ©sestimons pas le potentiel de valorisation et d’enthousiasme que le digital peut aider Ă  instaurer une fois ce frein levĂ©.

Mais cela implique aussi de revoir les systĂšmes de rĂ©munĂ©ration et les logiques d’attribution du chiffre d’affaires entre les rĂ©seaux physiques et virtuels. Les rĂ©flexes du type « c’est MON client » (versus « ce n’est pas mon client, il a achetĂ© cela sur le Net, qu’il se dĂ©brouille maintenant ! ») demeurent profondĂ©ment ancrĂ©s. Ce frein doit donc lui aussi ĂȘtre levĂ© pour que chacun se sente concernĂ© par le client, quel que soit le canal qu’il a choisi Ă  un moment donnĂ©.

Le digital, le service & la ville

Comment penser la digitalisation des services sans l’interconnecter Ă  la « servicisation » de l’industrie[8] ? Comment, de mĂȘme, la penser sans la relier au fait urbain, ce royaume absolu de toutes  les expĂ©riences clients et touristiques ? Car c’est la ville, ce portail universel, qui voit Ă©merger en son sein et qui interconnectera de plus en plus l’ensemble des services cross-canaux dont nous avons besoin pour nous mouvoir, nous divertir, communiquer, acheter, Ă©changer


La digitalisation des services c’est donc aussi la digitalisation de la ville, parce que la ville est le lieu de toutes les coordinations (elle est ce Grand Connecteur Universel des flux de toutes natures : humains, digitaux et physiques), parce que l’économie tertiaire est d’abord une Ă©conomie urbaine, et parce que la ville nĂ©cessite des rĂ©ponses spĂ©cifiques aux problĂ©matiques qu’elle pose, rĂ©ponses pour partie
 digitales.

Ici, de facto, interviennent massivement les pouvoirs publics locaux. La digitalisation des services passera donc aussi par eux et, bien sĂ»r, par leurs partenaires privĂ©s. JC Decaux vient ainsi d’annoncer le lancement de l’initiativehttp://developper.jcdecaux.com pour mettre Ă  disposition l’ensemble des donnĂ©es concernant les VĂ©lib’, afin que de nouvelles offres de service puissent naĂźtre dans cet environnement[9]. CQFD.

Le mot de la fin : une révolution « portérienne »

La digitalisation des services est un processus long en marche depuis les annĂ©es 60/70. D’abord Ă©troitement localisĂ©es dans telle ou telle partie de l’entreprise, les Technologies de l’Information ont progressivement irriguĂ© l’ensemble des fonctions. L’accĂ©lĂ©ration de ces 15 derniĂšres annĂ©es est en train de franchir un nouveau palier. Pour ne pas manquer la prochaine marche, ne laissons pas aux seuls informaticiens le challenge de la transformation : elle embarque toute l’organisation, fonctions de back et de front, conception et relation client, gestion du SAV et communication, modes de management (la gĂ©nĂ©ration Y, encore
),supply chain management et bien sĂ»r commercialisation.

C’est une rĂ©volution « portĂ©rienne », en ce sens qu’elle traverse toutes les fonctions. Mais, de ce fait, elle constitue aussi une magnifique opportunitĂ© pour bousculer des organisations parfois figĂ©es, hĂ©ritages d’un autre temps, cet Ancien RĂ©gime du monde Ă©conomique qui fleure bon les lignes hiĂ©rarchiques longues, les processus top-down, l’hyper-concentration des pouvoirs et de l’intelligence (monopolisĂ©e par quelques-uns), etc.

Pour la penser, et ce n’est que bien imparfaitement esquissĂ© ici, le Marketing des Services n’est pas sans utilitĂ©. Sachons rĂ©interprĂ©ter nos vieux schĂ©mas Ă  l’aune de la transformation numĂ©rique. AprĂšs tout, le digital ce n’est qu’un ensemble de moyens, pas des finalitĂ©s. Satisfaire clients et collaborateurs, les fidĂ©liser, innover, changer, vendre ou servir, tout cela demeure.

L’optimisme de Michel Serres dans Petite Poucette devrait nous donner envie et confiance dans l’avenir : c’est un vieux Monsieur qui nous le dit, alors



[1] Pour parodier le titre du dernier livre de l’économiste Laurent Davezies, La crise qui vient. La nouvelle fracture territoriale, Le Seuil, 2012.

[2] In Nouveau portrait de la France. La sociĂ©tĂ© des modes de vie, Editions de l’Aube, 2011.

[3] Cf. le quotidien Le Monde dans son édition du mardi 12.02.2013.

[4] C’est l’une des hypothĂšses de travail de la Chaire « Digital Natives » que nous avons mise sur pieds, Ă  Grenoble Ecole de Management, avec Orange, pour une durĂ©e de 3 ans.

[5] Pour reprendre l’expression si juste de Fabienne Martin-Juchat, Professeur Ă  l’UniversitĂ© Grenoble 3.

[6] Ou reconquérir, pour tenter de traduire la notion anglo-saxonne de recovery.

[7] Paru en 2012 aux éditions du Pommier.

[8] Nous ne pouvons ici dĂ©velopper ce point. Nous invitons donc le lecteur Ă  consulter l’ouvrage collectif que nous avons coordonnĂ© avec Annie Munos :Manager l’innovation par le service, PUG, 2012.

[9] Cf. le quotidien Le Monde du mardi 12 février 2013, p. 6.

BenoĂźt Meyronin
Directeur R&D de l’AcadĂ©mie du Service et Professeur Ă  Grenoble E.M

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